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Les chemins du visible

 

Voir, entendre, percevoir : les verbes d'action qui traduisent notre mode de présence au monde semblent couler de source. Il y aurait, devant nous, des êtres qui se donnent et sont vus, entendus, perçus. Or cette mise en présence, la nôtre et celle des choses du monde, n'a en soi aucune évidence. Aucun objet ne se donne, nous devons sans cesse le conquérir, le trouver, le construire.

Cette conquête est le fruit de guerres, d'oublis et de survivances, de choix draconiens ou d'interdits institutionnels. Les phénomènes que nous percevons n'imposent pas facilement leur avènement. Des chemins d'accès sont pratiqués, empruntés, aplanis, puis cette géographie subit les assauts d'urgences contradictoires, et certains chemins deviennent impraticables, se perdent, pour être redécouverts et repavés ou bordés de fleurs nouvelles. C'est non seulement l'histoire des cultures, qui accompagne ce flux perceptif, mais c'est aussi celle de la fabrication de l'esprit humain, lequel, comme le souligne l'ethnologue italien Ernesto de Martino (1), n'est pas sorti tout armé comme Athéna de la cuisse de Jupiter. Ainsi, comme il le montre également, les phénomènes adviennent à l'être en même temps que notre esprit s'élabore, dans un mouvement d'histoire qui les engendre conjointement.

Les tremblements et incertitudes de la perception, les moments où les vivants ne s'accordent pas tout à fait sur ce qui est, intriguent et lèvent des questions justement parce qu'ils montrent la vitalité comme la fragilité de ces constructions. Ils montrent comment il faut des siècles pour tisser ensemble de faibles faisceaux qui prennent plus tard de la vigueur, deviennent de fortes images, d'incontournables pratiques, alors que d'autres s'effondrent mais en apparence, se recomposent et reviennent métamorphosés. Ils montrent une élaboration locale des perceptions, leurs zônes de partage. En cela, nous pourrions dire que les articles rassemblés dans le présent numéro engagent une réflexion sur un temps non vectorisé, mais dynamique, mouvant, un temps qui se replie et se déploie, laisse place à ce qui prend son essor depuis les profondeurs. Quelle méthode, alors, pour approcher ce temps métamorphique ? Ferons-nous une histoire des perceptions non ordinaires ? Une histoire des objets énigmatiques ? Comme philosophes, écrirons-nous une phénoménologie de la perception ? Recueillerons-nous les éléments d'une ethnographie métapsychologique ? Inventerons-nous une archéologie des formes inachevées ?

Fantômes et spectres, visages d'anges ou de dieux, formes d'esprits, corps disparus, photos d'ectoplasmes, voix des morts : ces phénomènes fragiles ne représentent pas ici des points de butée objectifs, au sens où ils relèveraient d'une pratique de la vérité, laquelle s'avèrerait inapte à trancher en faveur ou non de leur existence. Nous n'aurons pas non plus l'imprudence de penser qu'il faut décharner ces phénomènes, les vider de tout contenu, et les restituer sous la forme dérisoire d'improbables "croyances" dont l'objet nous importerait peu. Ce sont deux types de fuite, que nous renverrons dos à dos.

Ainsi, notre titre Voix visions apparitions, les manifestations de l'invisible doit-il d'emblée porter un coup aux questions d'existence portant sur le quid (la Vierge apparaît, mais est-ce que la Vierge existe ? Il voit des esprits, elle entend les anges, or tout le monde sait qu'ils n'existent pas ! Mais : est-ce que l'atome existe ?). Les contributions rassemblées ici suivent plutôt le fil relationnel, le processus de production en commun, l'évolution de l'économie qui produit l'objet du fond de son avènement socialement légitimé. Voici alors, à la rencontre entre la sphère collective et la matrice intime des sujets, les récits croisés qui portent à l'être le phénomène ; voici les péripéties des images qui inscrivent au creux de leurs formes les ellipses de discours pour imprimer l'invisible dans le regard ; voici des textes, ceux des érudits ou des religieux, qui fouettent les concepts pour les assouplir, et leur permettre d'englober le plus de signifiants possible. La question n'est pas tant, ici, d'ordre ontologique (qu'est-ce qui du réel passerait au perceptible ?), que d'ordre éthique, politique et économique (que choisissons-nous d'élaborer comme objet commun, comme objet circulant dans le commerce de nos perceptions ?). C'est à dessein que nous parlons ici d'économie, puisque ces objets connaissent tour à tour des périodes de richesse et de pauvreté, puisqu'ils subissent les saisons de la reconnaissance et celles du mépris, en fonction d'un marché dont les valeurs produites ne sont pas toujours bien énoncées.

Il ne s'agit pas seulement d'une économie externe, celle qui mène les rapports sociaux et culturels. Mais il s'agit également de l'économie interne, celle qui gouverne nos facultés intimes d'être rationnels. Le conflit des représentations qui s'ouvre en général à la question des arrières-fonds ontologiques n'a pas lieu d'être ici. Car nous ferons notre la remarque essentielle de Pierre Legendre : En produisant l'image, le miroir fait voir l'origine comme résultat (2). Comme guide de travail, cette remarque nous permet de ne pas chercher l'objet-source au-delà du miroir. Elle nous évite d'entrer dans le déni et d'affirmer que rien ne s'y reflète. Barrer certains objets plutôt que d'autres ne relève pas d'un jugement théorique, mais c'est l'effet d'un genre d'impératif pratique énoncé à cause d'une confusion entre l'ontologie et la métaphysique.

Les voix sont ici ce qui est réellement entendu, les visions ce qui est réellement vu, les apparitions ce qui apparaît réellement. La question des traces laissées dans les appareils humains, psychiques et corporels, n'est pas abordée ici à la façon des médecins légistes ou des inconditionnels du scientisme. Nous interrogeons le cheminement d'une image dans le psychisme collectif, la façon dont elle est reconnue ici et non ailleurs, et prend son essor aujourd'hui ou hier.

Notes

(1) E. De Martino, Le monde magique, Postface de Silvia Mancini, Paris, Sanofi-Synthélabo, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999.

(2) P. Legendre, Dieu au miroir. Etude sur l'institution des images. Leçons III, Paris, Fayard, 1994 : 51

 

Remerciements

Que soient remerciés ici Jacques Maître pour son enthousiasme et son esprit critique qui ont accompagné l'ensemble de ce travail ; Daniel Vidal pour avoir accepté de rédiger une Postface à notre numéro ; ainsi que Nicole Belmont et Jean-Pierre Peter qui ont bien voulu relire les textes de ce numéro.

Je remercie également tous les auteurs des textes ici présentés, qui ont su donner une belle cohérence à notre réflexion. Merci également à ceux, nombreux, qui n'ont pu faute de place participer à ce travail commun.

Il faut regretter une contribution, celle d'Elisabeth Claverie, qui a pourtant participé aux travaux préparatoires à ce numéro. Mais c'était le temps, pour elle, d'achever son livre : ainsi nous pourrons lire dans son ouvrage Les guerres de la Vierge (Gallimard. Essais, automne 2003), la façon dont les controverses patristiques des premiers siècles du christianisme dessinèrent les éléments essentiels du corps de la Vierge. Pour longtemps, étaient orientées les supports sensoriels (images intériorisées) qui donneraient forme à la mère de Dieu.

Nous rappellerons enfin que les thèmes abordés ici prolongent parfois ceux qui firent l'objet d'un numéro d'Ethnologie Française organisé par Pierre Lagrange : "Sciences, parasciences : preuves et épreuves" (1993/3).